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Introduction

Dossier Famille & Education

(2006 - mis à jour)

par Evelyne Sullerot *

Lors des nombreux débats qui, par le passé, ont concerné la famille - divorce, contraception, union libre - les instances nationales protestantes se sont montrées ouvertes et tolérantes. Les églises locales, se voulant héritières de ce libéralisme, ont souvent, ces dernières années, éludé le débat sur la famille de peur d’apparaître moralisatrices, de culpabiliser les uns et d’éloigner les autres. Et ce, tandis qu’on entendait répéter partout que la famille lignée et ses liens définitifs était dépassée, et que dorénavant des individus libres et sincères faisaient, souvent hors institutions, des “choix de vie” successifs pour trouver le bonheur, et y entraînaient leurs enfants.

Le silence ou la réserve sur ces questions n’est plus de mise :

- Trop de personnes dans les Eglises attendent notre parole sur la famille. Les unes, dans des situations parfois dramatiques, ont un immense besoin d’être écoutées et soutenues dans leur détresse autrement que par des avocats ou des psychologues. D’autres, de plus en plus nombreuses, ressentent l’angoisse des choix que génère un excès de liberté et sont en demande de repères solides, moralement justifiés, en rapport avec l’espérance chrétienne, pour fonder une famille ou pour en assurer l’harmonie et la durée.

- Tout est en train de changer. La recherche hédoniste n’a pas eu raison de la famille. Alors que l’on constatait la chute du mariage (-40 %), l’augmentation des divorces (un mariage sur deux rompu), la fragilité plus grande encore des unions libres, et que l’on apprenait les difficultés des enfants pris dans ces remous, la science génétique révélait le caractère inaltérable des liens biologiques unissant tout enfant à un seul père et une seule mère, et établissait, pour la première fois dans l’histoire de l’humanité, la filiation paternelle avec une certitude absolue (1991). Pour tenir compte de ces connaissances irréversibles, l’architecture juridique et sociale de la famille est en train de pivoter : fondée hier sur le couple marié, puis également non marié, la famille va reposer demain sur les liens de filiation qui, eux, sont uniques, stables et pérennes (loi de 2005) - ce qui exclut la reconnaissance de prétendues “familles homoparentales”. Hier, après les séparations, les enfants étaient presque toujours confiés à la mère (les fameuses “familles monoparentales”), le père devenant un payeur de pension sans grand rôle éducateur. Aujourd’hui le principe de coparentalité est reconnu par la loi de 2002, que les parents soient mariés ou pas, qu’ils soient unis ou séparés. Père et mère partageront désormais l’autorité parentale et le droit aux prestations familiales durant leur union et après leur séparation. Nous devons donc reconnaître et encourager une vraie parité entre père et mère. Nous devons aussi réfléchir au sens profond de la parenté biologique, qui est un don reçu qui nous lie à jamais à nos ascendants et à nos descendants. Elle est irréfragable, elle ne pourra plus être niée ni falsifiée, encore moins dérobée volontairement à l’enfant. Elle nous conduit à repenser l’adoption dans le respect des origines de l’enfant, - étant entendu que parents biologiques et parents adoptifs forgeront les uns comme les autres ce qu’on appelle désormais la “parentalité” en ajoutant amour, soins et éducation à l’acte de naissance ou d’adoption.
Toutefois, si nous débattons de la famille, tout en respectant parenté et parentalité, nous ne pouvons, dans nos églises, avaliser le discrédit dans lequel est tombé le mariage, - irremplaçable engagement social, alliance spirituelle, promesse et proclamation du “dur désir de durer”.

- Notre société de consommation, individualiste et laxiste, centrée sur les adultes, est peu accueillante aux enfants et ne leur est pas propice. Ils ont plus que jamais besoin d’une famille qui soit un cadre indéfectible et un refuge aimant. Or des études sérieuses effectuées sur de gros échantillons de préadolescents et adolescents et relatives à leur santé physique et psychique ainsi qu’à leur adaptation scolaire et sociale montrent que beaucoup ne vont pas bien. Ceux qui ne s’entendent pas bien avec leurs parents et ceux dont les parents sont (mal) séparés et qui vivent dans un foyer monoparental ou recomposé apparaissent nettement plus affectés que les autres. Il faut prendre conscience de l’importance numérique des enfants concernés par ces fragilisations : actuellement presque 1 enfant sur 3 voit ses parents se séparer avant d’avoir 16 ans, soit plus de 3 millions d’enfants. Plus l’enfant est jeune quand intervient la séparation, plus il risque d’en souffrir si elle ne se passe pas bien. Même commencée à la Maternelle et poursuivie jusqu’à sa majorité, l’école, où il retrouve d’autres enfants du même âge et des maîtres qui changent chaque année, ne peut à elle seule assurer sa socialisation et son éducation. Les fondements de sa personnalité, l’enfant ne peut les recevoir que de sa famille, à commencer par son identité : son identité génétique (fils ou fille de tel père et de telle mère) ; son identité sociale (nom de famille, domicile familial, responsables légaux, citoyenneté) ; et enfin son identité culturelle et morale, c’est-à-dire sa langue maternelle, ce qu’on lui a, dès la toute petite enfance, permis et défendu en lui expliquant pourquoi, ce que ses parents lui ont appris. La transmission par ses parents et grand-parents de leurs valeurs et de leur culture le distingue de ses camarades de classe, lui permet de dire :”Chez moi, on pense que.. On dit que...” et de n’être pas façonné par la seule culture de masse.

* Evelyne Sullerot a été cofondatrice du Planning familial. Sociologue, expert international, member honoraire du Conseil économique et social, elle est correspondant de l’Institut.