Retour à Protestantisme et société

Retour à l'accueil

Et la famille, comment Ça va ?

Avec l’aimable autorisation de Témoignage Chrétien

In : TEMOIGNAGE CHRETIEN, n° 3145, Mars 2005
N. Bouttier : Et la famille ? I. Tout bouge, elle reste… - François de Singly : La famille moderne sert à se faire du bien.

Et la famille ? Tout bouge, elle reste...

Par N. Bouttier

Bousculée, éclatée, recomposée, la famille a profondément changé. Pourtant, elle reste une balise dans notre société d’individus.

Si, par bonheur, on redonnait vie, ne serait-ce qu’une journée, à un aïeul décédé au milieu du xxe siècle, quelles ne seraient pas ses surprises ! Il découvrirait les révolutions technologiques, ces trains à grande vitesse, ces maisons ultra-confortables et ces téléphones qui sonnent à hue et à dia... En observant ses héritiers, il serait sans doute ébahi par les nouvelles vies de famille. Des couples qui font des enfants sans se marier, des conjoints qui se disent « je ne t’aime plus » et se séparent, des grands-parents qui font des chèques pour une fille au chômage ou un petit-fils « en galère ». Il serait estomaqué par les paroles directes, parfois crues, prononcées par les plus jeunes, se demandant si la politesse n’a pas été oubliée en route. Pour autant, il serait intrigué, voire intéressé, par des nouveautés : plus de martinet pour faire « marcher droit » les plus récalcitrants ; en famille, tout le monde s’exprime sur ses goûts et couleurs, sur la politique et – ô surprise ! – sur le sexe... Notre glorieux ancêtre rentrerait la tête cassée, mais, au moins, serait rassuré sur un point : la famille n’a pas été balayée par un demi-siècle de révolution des modes de vie...
La famille n’a plus rien à voir avec ce qu’elle fut pendant des décennies. Des valeurs cardinales comme l’obéissance à l’homme, le mariage « pour toujours », le goût de l’effort, le respect des « anciens », etc., ont été rejetées dans l’après-68. Cette morale n’a pas complètement disparu, mais simplement elle n’est plus la pierre angulaire autour de laquelle s’organise la vie en famille. Le langage a changé : développement personnel, dialogue avec les enfants, relations de respect dans le couple... Ce nouveau programme commun des familles ne décrit pas une réalité. Il reste de nombreux « angles morts » où se vivent la non-communication, la frustration, les violences conjugales, sans oublier le martyre de milliers d’enfants. Pour autant, les errements de la libération des mœurs, les échecs d’histoires de vie, les démissions ici ou là ne sauraient cacher la forêt... La famille reste un pilier essentiel de la société française. En son sein se sont inventés de nouveaux types de relations, parfois tout à fait iconoclastes, comme les familles recomposées (1), voire l’homoparentalité.. Certains y ont vu, un peu rapidement , la mort des familles. Au contraire, comme l’explique François de Singly (lire ci-dessous), ce sang neuf a redonné à la famille son côté attractif. Chacun tente de se réapproprier l’espace familial, en se libérant parfois des liens biologiques. La famille, autrefois « mortifère », est devenue le cocon qui aide à affronter une société plus impitoyable. Malheur à ceux qui n’ont pas la chance d’avoir cette ressource-famille ! Se débrouiller seul est aujourd’hui bien plus difficile qu’hier... 

Noël Bouttier

1 Selon le rapport « Rénover le droit de la famille », remis au garde des Sceaux en 1999, « les familles recomposées représentent moins de 5% des familles ».

« La famille moderne sert à se faire du bien »

Par François de Singly, sociologue et directeur du
Centre de recherche sur les liens sociaux, Paris V

La famille, selon de Singly, a deux fonctions : la transmission et l’accompagnement psychologique.

TC : Pour commencer, une question de vocabulaire : faut-il parler de la famille ou des familles ?

François de Singly : Je suis agacé par l’emploi du pluriel pour la famille au motif qu’elle prend des formes diverses. L’école, le travail, par exemple, ont des réalités très différentes, et pourtant, on ne dit pas les écoles, les travaux. Dire « la famille », cela paraît, pour certains, réactionnaire. Cette difficulté à parler de la famille traduit, d’après moi, le malaise historique de la gauche sur la famille alors que la droite n’a jamais eu de problème. Les individus ont, pour leur part, un imaginaire sur la famille beaucoup plus singulier que pluriel. Comment comprendre, sinon, la revendication d’un mariage homosexuel ? Chacun veut avoir la liberté de fonder sa propre famille, de concevoir son propre mariage.

Quelles sont les fonctions essentielles de la famille dans notre société ?

La première fonction, historique, est de mettre de l’ordre dans les générations. La multiplication des formes de famille ne change rien à cette exigence. S’il se développait des familles fondées sur des unions homosexuelles, cette fonction serait maintenue. Cette transmission entre générations génère bien sûr des inégalités. Pour cette raison, la gauche s’est méfiée de la famille, vecteur des inégalités sociales. Dans l’histoire des sociétés, il n’y a pas, à ma connaissance, d’exemples dans lesquels il y aurait dissociation entre famille et reproduction des inégalités. La famille ne les crée pas, mais elle y contribue.

Avec la diversification des formes de familles, cette logique inégalitaire a-t-elle été mise à mal ?

Pas du tout, bien au contraire. Depuis une trentaine d’années, si les modèles familiaux ont éclaté, la reproduction des inégalités n’a pas régressé.. Elle se serait même renforcée. Le fait de vivre sous le statut du mariage ou du concubinage n’a aucune incidence de ce point de vue. Aujourd’hui, la critique radicale de l’institution mariage ne peut pas s’appuyer sur la question des inégalités...

La famille ne serait qu’un lieu de reproduction...

Non, bien sûr car elle remplit d’autres fonctions. Ceux qui ont étudié les orphelinats, se sont rendus compte que les enfants qui y vivaient avaient de graves carences, non pas parce qu’ils mangeaient mal mais parce qu’ils étaient privés d’adultes proches, relativement stables, qui s’attachent à eux. La famille, malgré ses défauts, constitue le cadre idéal de développement de l’enfant. Cela ne concerne pas seulement les enfants de familles riches. Cette fonction d’écoute et de proximité, en partie déconnectée du niveau de richesses, bénéficie également aux familles pauvres.

Cette dimension affective est-elle récente ?

Tout à fait. Pendant très longtemps, dans les familles bourgeoises, les enfants étaient élevés par les domestiques, preuve que cette fonction psychologique n’était pas reconnue. À la différence de la reproduction, cette seconde fonction n’a pas besoin, elle, d’une institution familiale forte. Il n’est pas nécessaire d’être dans le cadre du mariage ou d’avoir à faire à un homme et une femme. Chacun bricole de son côté pour que cette fonction psychologique soit assumée. Dans nos sociétés d’individus, la construction de l’identité personnelle est assurée essentiellement par les relations familiales. Le fait de savoir si c’est le parent biologique ou non est finalement secondaire. La stabilité des parents, l’attention portée aux enfants, et bien sûr la gestion des divorces, sont des enjeux autrement plus centraux. D’une certaine manière, la famille moderne sert à se faire du bien.

Comment les deux fonctions – transmission et accompagnement psychologique – cohabitent-elles ?

La famille est une institution contradictoire ; elle évolue dans une tension permanente. Les deux fonctions interagissent entre elles et, en même temps, agissent de façon autonome. Les inégalités, à condition qu’elles ne soient pas trop criantes, n’empêchent pas les familles pauvres d’assumer la fonction psychologique.

Comment ce glissement des fonctions de la famille s’est-il opéré concrètement ?

Au milieu des années 1960, se crée Pomme d’Api, journal pour enfants, édité par la Bonne presse (devenue Bayard). Pour la première fois, un journal pour enfants n’a pas de page religieuse et cela fait grand scandale. À l’époque, on commence à dire : « Il faut faire attention au développement l’enfant. » Même si ce nouveau discours est profondément moral, il ne s’agit plus de faire la morale comme auparavant. Ces années d’avant 68 marquent le début d’une psychologisation des rapports humains.

En quoi cette période est-elle charnière ?

Entre 1962 et 1965 se créent des collèges d’enseignements généraux, les CEG, dans toutes les campagnes françaises. À ce moment-là, les petits séminaires qui jouaient un rôle de scolarisation se vident. La scolarisation des filles prend alors son envol et les femmes, de leur côté, commencent à travailler. À partir des années 1960, le capital à transmettre est d’avantage scolaire qu’économique. Les enjeux dans la société se concentrent autour de l’école. Il est intéressant de constater que la plupart des grandes mobilisations en France ont depuis porté sur des questions scolaires. Concernant le mouvement actuel contre le projet Fillon, on croit généralement que seuls les jeunes sont mobilisés. C’est faux ! Les parents aussi défendent le bac dans lequel ils perçoivent un enjeu fort pour leurs enfants et donc pour la famille. Le capital scolaire est du capital familial.
Quelles sont les répercussions dans la famille de ce changement de nature du capital ?
Auparavant, un père de famille qui avait trois enfants choisissait son héritier, celui qui allait reprendre le capital économique. Là avec le capital scolaire, le père ne peut plus déterminer celui qui va le mieux réussir. Le rôle des parents se limite à créer les bonnes conditions à la réussite de leurs enfants. L’institution scolaire, elle, détermine qui, de l’un ou de l’autre, va réussir. La famille patrimoniale et patriarcale est sérieusement ébranlée par ce changement. Le pouvoir du père de famille en est largement amoindri.

Comment expliquer cet attachement des familles à l’institution bac ?

Dans notre société, il ne reste plus que ce rite de passage. Le service militaire a été enterré sans débat. Il n’est pas question, pour les familles, de toucher à ce bac, même en introduisant une dose limitée de contrôle continu. Le capital scolaire est à la fois personnel et familial et cette composition lui donne sa force. Pour la première fois, le père ne peut plus transmettre son capital scolaire qui devient mortel. La réussite de cette nouvelle logique a été assurée par le fait que les milieux populaires ont adhéré, à partir des années 1970, à la réussite par l’école.

Donc, les familles sont toujours préoccupées par l’enjeu de la transmission...

Tout à fait. Pour que la transmission soit optimale, il faut que la seconde fonction de la famille se développe, c’est-à-dire qu’on mette en œuvre le soutien psychologique et l’accompagnement des enfants. Les deux fonctions essentielles d’une famille ont évolué de concert.
Aujourd’hui, la famille n’est-elle pas devenue une valeur-refuge, par défaut si on peut dire ?
La réponse à cette question suppose un détour historique. Dans les années 1970, un mouvement profond dans la société a contesté l’institution. Les concubins rejettent avec force le mariage. À cette époque, l’institution a été profondément ébranlée. On parlait de la famille « mortifère ». Aujourd’hui, le paysage est tout à fait différent.

Qui conteste encore idéologiquement le mariage ?

Entre temps, une réforme a, il est vrai, profondément changé la donne : la loi sur le divorce par consentement mutuel, votée en 1975. Lorsqu’on se marie aujourd’hui, cela n’indique pas un retour à la tradition ou la volonté de faire comme nos aïeux. La jeune fille, même si elle porte une robe blanche comme le faisait sa grand-mère, n’a pas le sentiment de lui ressembler. Grâce notamment à la possibilité de divorcer, le mariage est devenu libre, sympa en quelque sorte. Quant à la famille, si elle est devenue un cocon, c’est parce que les individus ont besoin qu’on leur donne du soin, de la « ré-assurance », dans une société plus incertaine, plus fragile.

Que reste-t-il des valeurs dites traditionnelles ?

Depuis vingt ans, les couples hétérosexuels, mariés ou concubins, interrogés dans des enquêtes, mettent l’accent sur la fidélité. Ils ne la définissent pas forcément comme un contrôle sexuel absolu, mais ils entendent par là : tant que nous sommes ensemble, nous devons compter l’un sur l’autre dans une relation d’exclusivité. Contrairement à ce qu’on entend, cette fidélité n’est pas une valeur traditionnelle. Dans le mariage bourgeois, l’homme a des maîtresses et si la femme est fidèle, c’est pour que la famille soit assurée d’avoir des enfants légitimes. L’argumentation n’est pas morale, mais patrimoniale.

Le chambardement des mœurs ne s’est-il pas réalisé au détriment des enfants ?

Effectivement, il y a eu des contrecoups sur les adultes mais surtout sur les enfants. Pour autant, je ne crois pas que les enfants aient été sacrifiés. À partir des années 1980-1990, on a compris que la liberté des adultes ne devait pas se payer par le désintérêt de l’enfant. Celui-ci a des besoins propres. Si le couple conjugal divorce, le couple parental ne doit pas le faire pour les besoins des enfants. En 1989 a été rédigée la Déclaration des droits de l’enfant. Plus généralement, il est difficile, selon moi, de comparer les enfants à travers les époques tellement les modèles ont changé. La IIIe République, par exemple, s’est définie sur la valeur de l’obéissance. Aujourd’hui, les repères sont l’autonomie de l’individu et la liberté. Cela nous oblige à inventer, à l’école comme dans la famille, des méthodes combinant apprentissage et autonomie.

Ne faudrait-il pas être nostalgique des évolutions ?

Non. Simplement, il importe de bien comprendre ce qui a changé. La famille-institution où le père décidait de tout, n’est plus. La famille moderne prend en compte l’intérêt de l’enfant, de la femme, sans recours à une autorité supérieure évidente. La famille se régule en interne, ce qui ne signifie pas que chacun est sur le même plan ou que l’anarchie règne. C’est une formidable nouveauté : la famille apprend à se vivre dans un esprit démocratique.

Recueilli par Noël Bouttier