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Et la famille ? Politiques sous haute tension

Avec l’aimable autorisation de Témoignage Chrétien

In : TEMOIGNAGE CHRETIEN, n° 3146, Mars 2005
L. Chatel : Et la famille ? : II. Politiques sous haute tension - Jacques Commaille : « Le terme “politique familiale” n’a pas de sens dans le reste de l’Europe »

Et la famille ? Politiques sous haute tension

La famille n’est plus un enjeu droite-gauche. Les politiques sont maintenant pris en tenaille entre montée de l’individualisme et traditions.

La France sera forte de ses familles et s’épanouira dans ses enfants. Les générations nombreuses sont les générations créatrices. » Cette citation n’est pas de Christine Boutin ni de Philippe de Villiers. Elle est extraite de la Lettre aux Français, adressée par François Mitterrand, candidat à l’élection présidentielle de 1988. L’arrivée de la gauche au pouvoir, en 1981, a coïncidé avec une révolution tranquille : la fin du clivage idéologique droite-gauche sur le terrain de la politique familiale. Alors que le mot même a longtemps véhiculé des relents de pétainisme, il figure désormais dans tous les discours et projets de gouvernement de gauche. Et la droite, longtemps étiquetée réactionnaire, apporte aujourd’hui son soutien aux avancées les plus progressistes. Jean-Louis Debré, président de l’Assemblée nationale et gardien du temple chiraquien, a déclaré récemment : « Ma réflexion ne s’inscrit pas dans un rapport droite-gauche : des questions comme celles des mères porteuses ou de l’adoption par un couple homosexuel dépassent largement ces clivages. » (1) Quant à la prochaine Conférence nationale de la famille, prévue fin avril 2005, qui fixe les grandes orientations du gouvernement, elle abordera, entre autres, « la pauvreté des enfants » (2).

Ce flou idéologique est symptomatique d’une tension plus profonde. La société française est tiraillée entre des revendications d’émancipation individuelle et une longue tradition familialiste. La création du Pacs (Pacte civil de solidarité), et l’unanimité qu’il suscite aujourd’hui, est l’exemple le plus marquant d’une aspiration croissante à choisir librement les modalités de sa vie de couple. « Les conditions dans lesquelles surviennent les ruptures de couples représentent une autre expression de cette mutation, complètent les auteurs de La politique de la famille (lire p.17). Les temporalités familiales étaient faites auparavant de temps longs, de la permanence seulement perturbée par la mort ; elles peuvent être maintenant celles du temps court et d’une succession de séquences sur des modes différents. »

Etat-nation familialiste

En 1970, selon l’Insee, le taux de divorce était de 11,8 %, contre 38,2 % en 2000, et la proportion de naissances hors-mariage est passée de 6,8 % à 42,6 % durant la même période. « La revendication d’autonomie des femmes et leurs changements effectifs de condition, observés dans les dernières décennies, représentent à la fois l’expression la plus exemplaire et le moteur de ce processus d’individualisation qui touche la famille et constitue l’explication principale de ses transformations », soulignent-ils. Face à la puissance publique d’antan, normative et moralisatrice, apparaît un nouvel « esprit démocratique » de la famille (3). La liberté, laissée à chacun, d’être maître de sa vie privée, vient en écho favorable aux revendications de 1968 qu’une partie importante des élites actuelles a portées.
Bien qu’elle s’enracine dans notre terreau juridique et politique, cette libéralisation se heurte à une sérieuse barrière sédimentaire familialiste. Elle trouve ses origines dans la conception même de l’État-Nation. « Ordonnée hiérarchiquement autour de l’autorité de son chef, la famille est la matrice d’une autorité politique qui se construit à son image, rappelle Pierre Strobel (4). Le souverain ou l’État se légitiment en se fondant ainsi sur des hiérarchies “naturelles” ; le chef de famille en est leur représentant dans la cité domestique et la société tout entière se construit à l’image de rapports familiaux : “nul n’est bon citoyen s’il n’est bon fils, bon père, bon ami, bon époux” [constitution thermidorienne du 5 fructidor an III]. Dans cette conception fortement normative et idéalisée de la bonne famille, celle-ci ne peut être qu’un tout ordonné, hiérarchisé, inégalitaire, dans laquelle le père est la figure de l’autorité. »

Cette conception de l’ordre social et politique basé sur la famille, en opposition à l’individu-citoyen, est à l’origine du courant familialiste qui a inspiré le mécanisme de prestations familiales. La France se singularise en Europe où dominent les modèles anglo-saxon et nordique, fondés sur des prestations aux individus. En Grande-Bretagne, les Child benefits s’adressent directement aux enfants, correspondant aux allocations familiales françaises. « L’assurance maladie est familialisée, complète Pierre Strobel. Elle repose toujours sur un système de droits dérivés [l’assuré et ses ayant-droits], y compris depuis la mise en place de la couverture maladie dite universelle [CMU], à l’opposé d’une couverture maladie individualisée fondée sur la citoyenneté. Le plan Juppé de 1995 prévoyait initialement la mise en place d’une couverture maladie universelle et individualisée : c’est la première disposition de ce plan à avoir été retirée. »
Parmi les promoteurs d’une citoyenneté construite autour de la famille, il faut également citer l’interlocuteur favori de l’État français depuis la Libération : l’Union nationale des familles (Unaf). En perte d’influence, elle détient toujours le monopole de la représentation et reçoit des subventions non négligeables (0,1 % du total des prestations familiales).

Natalisme républicain

Le familialisme se signale également par l’idéologie nataliste. Elle est apparue en France après la défaite de 1870. « Le natalisme est pragmatique, souvent laïc et républicain, moins centré que le familialisme originel sur l’ordre moral de la famille, remarque Pierre Strobel. La famille “normale” est d’abord féconde et nombreuse – trois enfants ou plus – et à défaut, les enfants aldutérins ou abandonnés valent autant que les autres. [...] Malgré une fécondité sensiblement plus élevée que dans la plupart des autres pays européens et qui assure toujours le renouvellement des générations, les préoccupations démographiques ressurgissent régulièrement dans le débat public pour légitimer – bien plus que partout ailleurs en Europe – des propositions visant à développer une politique familiale favorable à une haute fécondité. » Pour preuve, le thème de la prochaine Conférence nationale de la famille conduite par le ministre des Solidarités, de la Santé et de la Famille, Philippe Douste-Blazy : « Les enjeux démographiques et l’accompagnement du désir d’enfant. »

Les hommes politiques s’y perdent

Au cœur de cette tension, entre, d’un côté, la nécessité de répondre aux revendications d’autonomie et, de l’autre, la résistance de la référence familiale, tant dans les têtes que dans les structures, les responsables politiques semblent perdus. Ils ont pourtant devant eux un enjeu essentiel. Dont la gauche devrait logiquement faire son cheval de bataille : les familles pauvres. « Certes l’émergence de nouveaux points communs à l’ensemble des familles, telles la montée de l’individualisation et la valorisation de l’autonomie conjugale et individuelle, a été bien mise en évidence et le gain d’autonomie des individus au sein de la famille n’est pas contesté, relève Clotilde Lemarchant (5). Seulement, certains s’attachent à rappeler que les capacités d’innovation et d’autonomie sont variables d’une classe à l’autre et sans doute moins développées dans les groupes sociaux les plus modestes socialement. » L’exemple le plus criant de cette évolution à deux vitesses concerne la mono-parentalité, qui touche en France 1,5 million de femmes. « Divorce et séparation représentent une des premières causes de la venue des femmes au RMI, poursuit Clotilde Lemarchant. En 1999, un million d’enfants vivaient dans des familles pauvres, souvent des enfants de familles monoparentales ou nombreuses. » La sociologue Irène Théry qui, en 1998, fut la première à étudier les nouvelles révolutions familiales, faisait le même constat : « Le coût social et humain du divorce est sans doute le plus inégalement partagé des problèmes induits par les transformations du lien familial contemporain (6) ». Voilà un beau sujet sur lequel devront plancher les postulants à l’Élysée en 2007 !

Luc Chatel

1. Le Figaro, 15 décembre 2004.
2. Martin Hirsch, président d’Emmaüs France, ancien collaborateur de Bernard Kouchner au ministère de la Santé, préside la commission « pauvreté des enfants ».
3. Lire l’entretien avec François de Singly (TC n°3145)
4. Cahiers français (n°322), « Famille(s) et politiques familiales », La documentation française, 94 p., 9,30 €
5. Idem
6. Couple, filiation et parenté aujourd’hui, Odile Jacob/La documentation française.

« Le terme “politique familiale” n'a pas de sens dans le reste de l'Europe

Jacques Commaille, sociologue, co-auteur de La politique de la famille.

Pour Jacques Commaille, l’État, en perte d’influence sur la sphère privée, n’a plus de politique adaptée.

TC : Comment définir l’évolution de la politique familiale des vingt dernières années ?
Jacques Commaille : Nous assistons à un transfert de la politique familiale vers la politique sociale. Ce qui importe désormais, ce sont les impératifs sociaux, la précarité grandissante. Ce transfert s’explique notamment par une raréfaction des ressources publiques. Pour limiter les dépenses, on ne s’adresse plus à toutes les familles, mais surtout à celles qui sont en difficulté.. Le montant des prestations familiales universelles n’augmente plus. Il n’y a presque plus de mesures fortement incitatives pour favoriser la natalité, alors que c’était l’une des grandes caractéristiques de la politique familiale française.

Comment expliquez-vous cette évolution ?
La politique de la famille a moins de sens que pendant « l’âge d’or », la période couvrant les années d’après guerre aux années 1960-1970. Les raisons sont multiples. D’une part, l’État ne peut plus influer sur les comportements privés. Il y a une autonomie croissante des individus par rapport aux incitations publiques pour tout ce qui concerne leurs comportements privés, la sphère domestique. Par exemple, cela n’a plus beaucoup de sens d’envisager des incitations financières pour favoriser les familles nombreuses. D’autre part, la famille a considérablement évolué : elle est plus instable – ou flexible, si l’on veut prendre un terme moins connoté. Dans la période de l’âge d’or, quand on parlait de politique de la famille, on visait un ménage stable avec trois enfants ou plus. Elle était très clairement identifiée. C’est beaucoup plus complexe maintenant. Vous avez une succession de modes d’organisation de la vie privée dans un cycle de vie. La famille devient un concept flou. L’élément que l’on identifie encore clairement, c’est l’enfant, car il représente un enjeu fondamental pour la société.

La construction de l’Europe a t-elle eu une influence sur ces évolutions ?
J’ai été longtemps expert à la Commission européenne, et dans le cadre de cette fonction, j’ai réalisé que notre situation était tout à fait atypique. La politique familiale française est une exception en Europe : cette action publique fortement incitative a peu d’équivalent en Europe, sinon en Belgique. « Politique familiale » est un terme qui n’a aucune signification dans les autres pays.

Leur politique est plus centrée sur les individus...
Absolument. C’est le modèle nordique, dans lequel la politique de la famille passe essentiellement par l’égalité des individus, notamment entre femmes et hommes. Elle se fait aussi autour de la question du statut de l’enfant, c’est-à-dire de son autonomie, y compris financière. Ces politiques s’expliquent, entre autres, par l’influence protestante, qui défend la primauté de l’individu, alors que nous avons plutôt une conception holiste, où le groupe prévaut sur l’individu. Cette politique de promotion de l’individu s’étend au reste de l’Europe.

La politique de la famille semble échapper au clivage gauche-droite en France...
Les politiques accompagnent la tendance à la promotion de l’individu, avec des nuances selon les partis politiques. Par ailleurs, ils hésitent à rompre avec le familialisme à la française. François Mitterrand avait commencé en 1981 à accorder beaucoup d’importance à la reconnaissance des droits des femmes et, progressivement, il est revenu à une conception assez traditionnelle de la famille.

Les Français eux-même ont-ils du mal à abandonner cette conception traditionnelle ?
Oui et cela renvoie à un dilemme qu’aucune société au monde n’a réussi à résoudre : si vous remettez en cause la notion de famille, ou, du moins, si vous ne tentez pas de la promouvoir, comment assurer alors les fonctions de reproduction et de socialisation ? Permettre la reproduction biologique et la perpétuation de l’ordre social passe par une adhésion des enfants et des jeunes aux valeurs générales de la société.

Recueilli par Luc Chatel.