Retour à Protestantisme et société

Retour à l'accueil

Entre repère et repaire, la loi

Extrait de : Ensemble n° 212 - mai 2006

La Famille en questions (préparation aux prochains synodes régionaux & nationale de l’Eglise réformée de France sur la question Parole, parentalité, espérance)

par Linda Jacob

J'ai envie dans un premier temps de jouer avec vous sur les mots. Bien que vous ayez le texte en main, je vais vous demander d'imaginer qu'il vous est seulement lu.
Si je prononce le mot "repère", quelle orthographe vous vient spontanément à l'esprit ? Quelle image se dessine devant vos yeux ? Si maintenant, je vous demandais de l'écrire, qu'écririez-vous ? N'auriez-vous pas besoin de quelques précisions pour décider de ce que vous allez écrire ?

Simplement prononcé, le mot porte plusieurs orthographes, plusieurs sens. Pour qu'un sens précis se dessine, il faudrait qu'il y ait un contexte qui indique un champ de compréhension possible. Ou alors, il faudrait que le mot soit vu, lu sur papier, car l'orthographe en donnerait le sens. L'orthographe joue le rôle de séparateur de sens. Dans le champ des compréhensions multiples, elle sépare, oriente, parle. L'orthographe en structurant le mot l'oriente, le définit.
Autrement dit, pour que la confusion entre repère et repaire soit impossible il aura fallu l'intervention d'une loi, celle de l'orthographe qui aura fait son office de séparateur en donnant un espace de sens à chacun des deux termes.

C'est sur cet aspect séparateur de la loi que j'aimerais revenir.

• La loi c'est ce qui cadre, ce qui limite, ce qui interdit. Je vous invite à jouer encore sur les mots en fait, cette fois, sur l'écriture d'un mot, celui d’ « interdit ».. La loi c'est ce qui inter-dit, c'est-à-dire ce qui se « dit » « inter=entre » ce qui donc ouvre un espace de vie, de dialogue. Pourquoi dialogue ? parce que s'il y a un « dit » « entre », c'est qu'il y a au moins deux côtés qui s'expriment, qui encadrent le dire tout en lui laissant une place y a donc bien un espace séparateur. L'inter-dit n'enferme pas, mais canalise, donne des limites.

• La loi vient de l'autre, elle m'est donnée de l'extérieur. La Bible nous dit que c'est Dieu, l'Autre, qui a donné à Moïse les "Dix Paroles". La loi est une parole donnée à des hommes libérés par un autre (Autre) pour les amener à la liberté (c'est d'ailleurs toute l'histoire des Hébreux relatée dans le livre de l'Exode). Elle est cet élément nécessaire à la liberté.. En effet, de nouvelles paroles inter-disent autant qu'elles ouvrent à de nouvelles expériences possibles. En inter-disant, la loi redéfinit un nouvel espace tant il est vrai qu'interdire va avec autoriser. La loi est une parole qui permet à l'individu de faire la différence entre lui et les autres. Entre l'homme libéré et la liberté, elle fonctionne comme un fil rouge qui ouvre à l'espace social, qui permet la vie avec l'autre, les autres.

En donnant des limites, la loi donne des repères et empêche la confusion. Elle commence par dire que tout n'est pas possible. Cette négation va ouvrir au possible acceptable. C'est dès la plus petite enfance que cela s'amorce.

S'approprier intérieurement la loi est un long travail d'élaboration et de sens qui passe par l'acceptation, la négociation, la reconnaissance, la valorisation et commence dès la naissance pour se poursuivre par étape toute la vie.

L'enfant a besoin de savoir jusqu'où il peut ou ne peut pas aller. L'enfant est une personne, mais n'est pas un adulte. Il va apprendre par étape à grandir. Il construit ses repères à partir des limites que lui donne l'adulte dans la mesure où celui-ci met à sa disposition d'enfant une réalité à sa mesure. L'adulte de sa place d'adulte connaît la réalité extérieure alors que l'enfant de sa place d'enfant est d'abord en lien avec ce que lui offre l'adulte. Mais attention, c'est d'une place légitime et non injuste que doit parler l'adulte (celle de parents, d'éducateurs... qui n'outrepassent pas leur fonction). C'est donc tout un apprentissage à la confiance que l'enfant va d'abord vivre dans une situation de dépendance. Par le vécu des limites posées, il va expérimenter, tester la cohérence de l'adulte et l'amour qui lui est porté. Son sentiment de sécurité est à ce prix.
Cela ne va pas sans frustration ! L'interdit, la limite frustrent, mais ce faisant et s'il n'y a pas d'abus, d'autoritarisme, ils créent du manque et donc un espace pour penser et créer. Le manque a une valeur élaborative.
Nous oublions trop souvent le côté positif du « dire-non » qui ouvre au-delà du premier réflexe de mécontentement un espace d'interrogation, de questionnement, d'exploration donc de vie. Pour que l'être humain ne reste pas dans la toute-puissance de la petite enfance, il lui faudra être confronté à la limite de l'interdit, à la tentation de la transgression et à l'intériorisation de la loi séparatrice, porteuse d'espace et d'altérité. Subie, la loi écrase, comprise et intériorisée, elle fait place à l'autre.
Ainsi, la loi par une action sécante, en nous amenant à faire place à l'autre, rappelle que nous ne sommes pas notre propre origine, que celle-ci nous vient d'un Autre qui nous appelle à vivre avec nous-même et avec les autres.
Jouons encore une dernière fois avec les mots en citant de mémoire cette remarque de Freud. "Les repères sont donnés par les pères pour permettre de vivre avec ses pairs". Qu'en est-il cependant, aujourd'hui où les fonctions parentales évoluent, de la place de la mère dans ce processus d'insertion sociale ?

Je voudrais terminer par cette dernière question. Quels enjeux se cachent derrière cette question de la loi qui donnant des limites, offre des repères et donc structure ? La définition de l'enjeu est la suivante: "ce que l'on risque dans un jeu et qui doit, à la fin de la partie, revenir au gagnants.
Alors, la liberté, l'autonomie, la capacité à grandir, la reconnaissance de soi et de l'autre, l'estime de soi, la sécurité... seraient-ils ce qu'il y a à gagner pour le mieux vivre ensemble ?
Je vous laisse le soin de débattre toutes ces questions et vous souhaite un travail fructueux et joyeux !