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L'enfant pour lui-même. L'enfant, un désir, un droit, un don ?

La voix protestante, Mai 2001

L’enfant est-il un objet du désir ou du droit des parents, ou est-il un sujet par lui-même ? Les adultes, parents ou désireux de le devenir, ont à exercer leurs discernement et à être lucide sur leur projet. Par Jean-Daniel Causse, professeur de théologie systématique à l’Institut Protestant de Théologie à Montpellier.

C'est un bien curieux paradoxe : l'enfant dont on fait aujourd'hui tellement cas, l'enfant qui est même parfois de manière excessive l'enfant-roi est devenu plus que jamais « l'objet » d'une revendication du couple comme le droit de posséder une maison ou une voiture. Jamais bien entendu le discours ambiant ne l'exprimera de façon si abrupte. Toujours, au contraire, on fera valoir le bonheur que l'on veut pour l'enfant et l'amour que l'on entend lui offrir. On s'insurgera même contre ceux qui prétendent interroger ce noble désir d'enfant. Il n'en reste pas moins que l'enfant appelé à devenir sujet se trouve toujours menacé par la volonté d'en faire un objet qui sert les fantasmes des adultes. Car la différence entre la place d'un objet et celle d'un sujet tient, au moins en partie, en ceci : que l'enfant tend plus facilement à occuper la place d'un objet quand il contribue à faire exister les adultes ; à l'inverse, que l'accueil d'un enfant comme sujet est facilité par le fait que les adultes comme couple existent, indépendamment de lui. Ce travail de discernement n'est jamais simple s'il est vrai que notre désir d'enfant n'est jamais limpide et que nous sommes tous traversés par des réalités contradictoires. Pour nous-mêmes et pour notre temps, il nous appartient pourtant d'essayer d'être un peu lucides et de mettre en question les lieux de notre culture qui, tout en célébrant l'enfant, en font l'objet de bien des fantasmes.

JE VEUX UN ENFANT !

Je note simplement deux aspects : prenons d'abord ce constat de la sociologue Irène Théry : « Ce demi­-siècle identifie la famille à partir de l'enfant et non plus à partir du couple ». Cette idée est très prégnante dans notre culture et elle a pour maxime : « l'enfant fait la famille ». Autrement dit, c'est l'enfant qui donne une existence sociale au couple qui, quant à lui, est souvent considéré comme une affaire privée. Au coeur du désir d'enfant se tient alors aussi le besoin de l'enfant pour exister soi-même au regard des autres et donc pour être reconnu socialement. C'est parfois ce que trahit la parole de celui ou de celle qui dit : « je veux un enfant ; je veux être comme tout le monde ». Ne faut-il pas entendre : « je veux l'enfant qui me sert à construire une image de moi-même, mais aussi de mon couple, qui puisse être reconnu au regard des autres » ?

LA PLACE DE L’ENFANT

Il faut alors pouvoir dire et redire qu'un enfant peut être accueilli à une place plus juste dans la mesure où le couple possède sa raison d'être en lui-même, avec ou sans enfant, parce qu'il existe d'abord indépendamment de l'enfant. L'enfant n'a pas pour fonction d'être un objet nécessaire pour construire le couple s'il existe déjà, mais il est un sujet qui peut être accueilli sur le socle d'une relation préexistante. En ce sens, le silence du Nouveau Testament est édifiant : jamais il n'est question de l'exigence d'avoir des enfants. Ceux-ci sont là « en plus » sans jamais être « en trop » comme un don qui invite à se réjouir. Et c'est aussi la raison pour laquelle le protestantisme réformé distingue sexualité et procréation : afin de signifier le sens de la vie amoureuse en elle-même et sans la subordonner à la procréation. Si un enfant vient, c'est de surcroît comme vient toute grâce.

En résumé : situer l'enfant à une place de sujet signifie, aussi étrange que cela puisse paraître, de ne pas avoir besoin d'enfant pour exister ni soi­même ni comme couple. C'est alors qu'il peut être mieux accueilli en lui-même et pour lui-même. C'est alors qu'il ne sert pas à quelque chose, que sa venue ne relève d'aucun droit à l'enfant et qu'il peut être davantage salué dans sa vie singulière.

L’ENFANT OBJET

Un second aspect, d'ailleurs en partie déjà esquissé : l'enfant est devenu dans nos sociétés l'objet d'un très fort investissement narcissique. C'est le cas lorsqu'il devient porteur de nos rêves inassouvis, chargé d'être ce que soi­même l'on n'a pas pu être ou de faire ce que l'on n'a pas pu réaliser. C'est encore le cas lorsqu'il est chargé de combler nos manques affectifs. Ce n'est évidemment pas nouveau. Au début du siècle, Freud relevait que, pour les parents, l'enfant est « His majesty the Baby ». Il accomplira les rêves de désir que les parents n'ont pas mis à exécution ». Dès lors, il peut arriver que la vie d'un enfant se complique lorsqu'il ne parvient plus à soutenir une image à laquelle il doit se conformer. Et il est inutile d'ajouter que le diktat des images idéales portées par les médias ne fait que renforcer le phénomène. Inutile aussi de souligner que le fantasme de clonage humain va comme un gant à cette volonté humaine d'exister et de se survivre dans un autre soi-même.

HONORER PÈRE ET MÈRE

Ici aussi, l'enfant trouve une autre place lorsque nous cessons progressivement d'exister à travers lui. Sur un plan théologique et spirituel, on se rappellera que l'existence humaine est reconnue par Dieu, en Jésus-Christ, indépendamment de nos actes et de nos qualités. II n'y a pas à se survivre chez un enfant. Il y a plutôt à lui permettre de « quitter père et mère » pour se tourner vers sa propre génération. En effet, la seule façon d'honorer son père et sa mère n'est pas de rester tourné vers eux à jamais. Honorer père et mère, veut dire recevoir d'eux le pouvoir de vivre sa propre existence, dans la différence et la promesse d'un avenir. C'est le don par excellence, celui qui donne d'être le sujet de sa propre histoire.