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« Pourquoi mon papa s'appelle biologique ? »

Extrait de la revue Ouvertures n°102/2001 de l’Association médico-sociale protestante de langue française

Intervention de Marlène Iucksch lors des XXes journées de formation à l’éthique de L’AMSP : « Enfants, famille, société … les aléas de la vie ».

Marlène IUCKSCH
Psychologue-Psychanalyste, service social de l'Enfance, Paris

Cette question étrange d'une modernité déroutante, m'a été posée par une petite fille de cinq ans, que je rencontre dans le cadre d'un suivi judiciaire, ordonné par un magistrat pour enfants.
Le temps est bien court pour que je vous renseigne dans les détails sur les circonstances qui ont amené les services sociaux à faire un signalement, inquiets de l'évolution de cette enfant auprès de sa mère. Je vous dirais, pour vous donner quelques éléments de repères, que la mère, étrangère, s'est retrouvée en France dans la clandestinité et qu'amoureuse d'un homme qui, par ailleurs, ayant ses papiers en règle, était en mesure de résoudre ses problèmes de séjour, elle s'est vue rapidement enceinte, radicalement abandonnée et bien seule. Tout cela dans l'espace d'un an.
De fil en aiguille, de bouche à oreille, son sort a été entendu par quelques personnes attentives dans son entourage, même si, assez isolée de toute vie sociale, elle n'en avait pas vraiment. Elle inquiétait à tous les égards, mais surtout pour ses menaces d'accoucher sous X et d'abandonner l'enfant.
Pour aller vite, je dirais que les événements se sont précipités et qu'à la sortie de la maternité, un autre homme, qu'elle ne connaissait pas, contacté par une vague cousine, avec son consentement, a reconnu la petite-fille qui venait de naître ; toujours pour régulariser sa situation.

***

Cinq ans plus tard, nous avons à faire à cette enfant. Elle est tremblante et fragile, elle panique au moindre mot plus fort qu’ un autre, elle supporte mal les séparations, et semble très marquée par les menaces d'abandon. Physiquement, elle paraît aussi très atteinte, en tout cas, d'une maigreur extrême et un bilan médical vient d'être fait : elle n'est pas malade mais lourdement carencée.
Par ailleurs, elle sait bien ce qu'est la vie en marge, partager avec sa mère l'instabilité du quotidien et les angoisses de « ne pas avoir sur qui compter ».
Elle sait aussi qu'elle a un père, qui s'est occupé d'elle en la prenant de temps en temps chez lui quand, par trop d'incertitude, sa mère avait l'intuition qu'il fallait qu'elle soit protégée quelque part. Mais ce père, elle ne le voyait plus. II a été écarté brusquement dès que sa mère a compris que cela risquait de se consolider comme une relation père ­ fille, pour de vrai. Son rôle fut ainsi anéanti, jusqu’à ce que son évocation à la maison devienne interdite et son nom imprononçable.
La colère de la mère s’est aussi tournée contre nous au moment où nous lui avons signalé notre souhait de rencontrer ce monsieur, juridiquement et socialement responsable de sa fille, comme elle.
Dans son esprit tout se confondait : le père géniteur n'ayant pas pu assumer son enfant, celui qui l'avait « adopté » n'était qu'un pantin, un montage circonstanciel et mensonger. De l'inscription juridique de ce lien et des droits et responsabilités en découlant, la mère en faisait fi. Il lui était aussi inaudible la nécessité de partager avec lui la tâche d'élever son enfant et ce qui dans son parcours l'avait amenée à faire ce choix-là pour elle-même et pour sa fille. Murée dans une souffrance bien évidente, mais ne pouvant pas faire autrement, prise dans je ne sais pas quel tourment de son histoire, cette femme ne pouvait que faire peser sur sa fille cette menace : « je vais changer ton nom, nous n'avons besoin de personne, tu es à moi ».
Elle se montrait aussi très insultante à l'égard du père, le traitant d'impuissant et de stérile, le renvoyant vers une « Banque de spermes » pour se faire un enfant pour lui.
En rattachant sa fille à un organique « pur », la mère semblait ne pas comprendre comment se fabrique une personne. Comme si un père pouvait se réduire à son élément le plus primitif: la chair dans son état brut, même pas humanisée par un visage, l'histoire d'une rencontre, des disputes, des malentendus, de l'amour, de la haine... Rien ne pouvait apparaître de ce qu'avait été cet homme pour elle« duquel un jour elle s'est vue enceinte, duquel elle a espéré quelque chose, qui l'a déçue, chagrinée, abandonnée... L'homme avait disparu dans son récit. Il y avait juste sa douleur muette et quelque chose que j’ai ressentie comme une forme de vengeance terrible : de lui, sa fille ne saurait rien,sauf qu'il était biologique ..
L'humain est humain parce qu'en arrivant dans ce monde il vient à la rencontre de quelqu'un, de qui il recevra un nom, une place dans la lignée qui se poursuit, un discours qui parle de lui, qui le désigne avant qu'il ne soit là, ce dont il a besoin pour penser son existence sur terre. Tout enfant doit donc être reconnu au sein même de sa famille d'origine : S'il ne l'est pas et si on lui préserve tout de même la vie, son destin sera d'aller vers une famille qui l'adopte, portant dans son petit baluchon, très souvent de façon non dite, le pourquoi il faut qu'on l'inscrive dans une autre filiation.
Dans sa confusion des personnages, la mère en question ne comprenait pas que du lien biologique à son père géniteur, sa petite fille avait gardé la trace sous la forme d'une histoire dont elle était la détentrice. Elle n'a jamais évoqué ce père biologique pour raconter à sa fille comment et pourquoi elle avait quitté son pays avec tout ce que cela comporte comme errance et pertes et ses difficultés pour trouver un statut de citoyenne en France. Au contraire, il nous semblait bien que le biologique était convoqué dans le discours de cette femme aussi pour rendre compte de son empêchement de dire ce que c'était qu'un père pour elle. Il en résultait qu'il n’y avait pas de père possible, ni pour elle, ni pour l’enfant.
Cette enfant se retrouvait en fin de compte dans une position semblable à celle de beaucoup d'enfants adoptés, car le bagage lui donnant de quoi penser l'autre temps, aux origines de soit existence se trouvait assez démuni. Nous connaissons un peu les effets du vide de récits. Nous n’avons pas besoin d'être cliniciens pour connaître la nécessité pour l'enfant de poser des questions aux adultes. Quand il s'autorise à le faire, il a besoin de se repérer dans une scène qui vient du passé et qu'il va jouer vers l'avenir pour laquelle il faut bien qu'il dit des éléments pour savoir incarner, donner vie et consistance a son personnage.
Cette mère se trouvait piégée dans une demande qu'elle-même avait faite et qu'elle pensait n'avoir qu'une incidence bureaucratique lui donnant accès à une carte de séjour. Souhaitant faire appel à une instance administrative elle a interrogé une autre instance, celle qui ordonne les filiations humaines, qu'aucun de nous ne peut gommer, comme si de rien n’était. Nous sommes tous subjugués par le texte qui nous désigne : à un sexe et un ordre généalogique.

Elle a eu bien du mal à comprendre que pour s’attaquer à cette inscription il lui faudrait se livrer à des batailles juridiques dont l’issue ne pouvait pas être garantie d'avance. En s'acharnant pour faire disparaître le père adoptant de sa fille, elle aurait comme résultat, au contraire, par la procédure elle-même, le renforcement de son écriture. La marque des origines que porte cette petite fille ne peut pas lui être arrachée et tant que la mère ne pouvait pas l’accepter, la malheureuse continuait à se battre contre des dragons. Cette vérité juridique ineffaçable n'étant pas toute, il fallait bien revenir douloureusement sur les pas de son propre parcours.

***

J'ai choisi de vous raconter cet exemple, j'aurais pu en prendre un autre. Nous voyons bien que les histoires des enfants et de leurs, parents s'enchevêtrent. De la rencontre d'une femme et d'un homme, que cela se passe en quelques minutes ou qu'une relation a long terme s'installe, l'enfant qui en est né est déjà, là, «informulé», même si sa venue à l’impromptu souvent, fait effet de surprise. Ce récit, et c'est bien le cas de cette petite fille, reste quelquefois inénarrable, mais pourtant présent et agissant.
Les rêveries d ’enfants sont une nécessité psychique pour que se tisse pour eux une broderie fonctionnelle, dans laquelle quelques points de croix les représentent, pas la croix qui barre, mais plutôt Celle qui signale une place. Dans l’ordre du temps, ce récit parle de lui et lui parle à lui, pour qu'après il passe à autre chose, pouvant recevoir, apaisé, le savoir que la vie lui apporte : la scolarité. l'apprentissage d'un métier, en gros, son accès aux codes de la société.
La disparition de la trace oblige le psychisme à fabriquer quelque chose pour mettre à la place.. C'est dans cela que nous avons l'habitude de dire que le symptôme est la marque d'une souffrance mais aussi quelque chose que l'on adresse à l'autre sous une forme qui demande à être décodée. Le symptôme apparaît là où il n'y a pas de parole, le symptôme apparaît pour lutter contre l'oubli.
Prisonnière de l'interdit de penser sa place dans une quelconque appartenance familiale, cette enfant était pur objet de sa mère, elle-même déliée de ses racines. L'égarement de toutes les deux trouvait forme dans la question énigmatique que sa fille a mis longtemps à formuler : « Pourquoi mon papa s'appelle biologique ? ».
J'aurai un mot pour conclure, Je dirais plutôt à l'endroit des professionnels de divers domaines ayant à s'occuper d'enfants. Je me garde de m'adresser à vous sous la forme d'une certaine exhortation facile : il faut parler aux enfants, bien sûr qu'il faut parler aux enfants de l'histoire qui leur est due, faute de quoi le vide deviendra avidité de savoir, empêchement de penser. Bien sûr qu'il faut trouver des mots pour rendre à qui est dû un tissu symbolique qui est le sien. Mais surtout pas au nom d'une baguette magique qui aurait pour prétention « tout dire », baigner dans le bonheur de la parole. La condition humaine est aussi questionnement perpétuel et de son histoire on ne guérit pas. On ne la guérit pas non plus.
Ne serait-on aussi, les professionnels, un petit peu en place de scribe au sens antique du terme, d'avoir à décoder pour les familles des textes compliqués parfois, là où la transmission prend la forme de vraies impasses ?
La prise en charge de cette famille est loin d'être finie, les rencontres avec la mère restent toujours très difficiles à se faire car elle est très fuyante mais le père a un droit de visite et d’hébergement et par ailleurs il paye une pension et exerce son droit de regard sur la vie de sa fille, aujourd'hui scolarisée en CP.