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La parentalité à l'aube du 21e siècle

Extrait de la revue Ouvertures n°100/2000 de l’Association médico-sociale protestante de langue française

Intervention d’ Alain Bruel lors des XXes journées de formation à l’éthique de L’AMSP : « Enfants, famille, société … les aléas de la vie ».

Alain BRUEL Magistrat des mineurs

En ce début de matinée consacrée à la parentalité à l'aube du vingt et unième siècle, il m’a été demandé de vous parler de la paternité.
Devant l'ampleur d'un tel sujet, souvent traité par des spécialistes plus qualifiés que moi, je limiterai mon propos à ce que certains qualifient de crise actuelle de la paternité.
Je situerai celle-ci dans le cadre plus vaste des difficultés d'exercice de la parentalité qui font suspecter l'existence d'un véritable changement dans le modèle de socialisation de nos enfants ; je m'interrogerai sur le rôle du Droit et sur l'évolution contemporaine de la notion d'autorité, avant de conclure en insistant sur les formes privilégiées que doit revêtir une politique réfléchie de soutien à la parentalité.

Le statut juridique et social du père

Vous savez tous que, depuis la fin du siècle dernier le statut juridique et social du père a subi d'importantes modifications qui se sont concrétisées en 1970 avec le remplacement de l'ancienne puissance paternelle par une autorité parentale partagée le plus souvent entre les parents, conséquence de l'émancipation des femmes et de l'émergence des droits de l'enfant. Cette évolution constitue un progrès indéniable dans le respect des personnes. La réforme n a d'ailleurs fait que refléter l'évolution des mœurs et satisfaire une revendication générale d'égalité et de liberté.
Elle s'accompagne d'une pluralisation et d'une diversification importantes des configurations familiales ; la famille fondée sur le mariage n'apparaît plus désormais comme un modèle unique, mais plutôt comme l'expression d'un choix personnel, voire une simple étape dans la vie des individu.
Cependant, dans le même temps, l'extension d'un certain nombre de phénomènes comme le rajeunissement, l'aggravation de la délinquance juvénile, la fréquence des conduites à risque et des comportements addictifs, le développement des sectes, tous plus ou moins rapportables à une quête du père, ainsi que la prolifération des mouvements de défense des intérêts de ces derniers, témoignent d'un malaise diffus qui suscite des interrogations.
Il n'apparaît nullement que ceux-ci soient moins affectueux ou moins présents auprès de leurs enfants, ni que la solidarité intergénérationnelle soit moins vivace que par le passé. Le problème est manifestement ailleurs.
Sans doute avons-nous insuffisamment mesuré que le pouvoir antérieur du père au sein de la famille n'était pas seulement l'expression d'un privilège injustifié, mais aussi un élément essentiel de la structuration de la société ; représentant de l'autorité, il était aussi l'honorable correspondant des pouvoirs publics, responsable de la transmission aux enfants de certaines valeurs sociales fondamentales. Son effacement n'a pas été suivi d'une nouvelle dévolution de cette fonction qui incombe maintenant de façon indivise aux deux parents.
L'imprégnation actuelle de la famille par l'idéal démocratique d'égalité indifférent à la différence des sexes, comme d'ailleurs, à celle des générations ne facilite guère la répartition des tâches entre les parents qui s'effectue désormais indépendamment de toute norme définissant de façon claire et générale les attributions de chacun et par conséquent sa légitimité. On peut, dès lors, émettre l'hypothèse, que dans certains cas, des aspects considérés comme ingrats de l'exercice de la parentalité ne soient revendiqués et assumés par aucun des deux parents.
Dans les conjonctures les plus difficiles, les intervenants constatent même une véritable sidération, perte temporaire ou chronique de maîtrise qui ne doit pas pour autant être confondue avec une démission délibérée comme certains politiques se sont empressés de le faire.
Autrefois, la prédéfinition des rôles parentaux en facilitait le contrôle. La part affective ou émotionnelle qui y entre nécessairement était contenue voire niée, ce qui ne permettait guère l'expression des particularités de chacun mais clarifiait les attentes de rôle.
Maintenant, le rapport à l'émotion a changé, et l'implication est plus différenciée, cet aspect est aggravé par la multiplication des recompositions familiales qui font naître de véritables situations de pluri-paternité, les prises de position, toujours problématiques, sont davantage discutées, la formalisation des rôles n'est plus que le résultat toujours instable de multiples processus interactifs.

La socialisation des jeunes

On peut donc se demander si la phénoménologie de l'autorité parentale, et avec elle le processus même de la socialisation des jeunes ne s'en trouvent pas gravement affectés.
Certaines constatations que j'ai pu faire dans ma fonction de magistrat des mineurs vont tout à fait en ce sens.
Dans les audiences de cabinet, où la délinquance de certains jeunes est évoquée en présence de leurs parents, j'ai pu observer que l'attitude des père et mère autrefois rangés d'emblée du côté du représentant de la loi sociale jusqu'à d'inquiétantes sur­enchères, devenait de plus en plus neutre voire ambiguë ; comme s'ils ne se sentaient vraiment concernés qu'à l'évocation de leur responsabilité civile, et pour minimiser les conséquences financières de l'infraction.
Parallèlement, ayant eu en 1998 l'opportunité d'assister au Sénat à un colloque organisé par le comité inter ONG des jeunes de la rue, au cours duquel des adolescents issus des banlieues étaient invités à s'exprimer sur leurs difficultés d'insertion, j'ai eu la surprise de relever dans leurs propos une absence quasi totale des parents.
Certes, à l'opposé du noeud de vipères cher à Mauriac, la famille est perçue de manière positive comme un refuge, mais en aucun cas comme un tremplin efficace pour l'entrée dans la vie sociale dont les difficultés sont par ailleurs parfaitement identifiées.
J'ai tout à fait conscience des limites de ces constatations qui portent sur des populations particulièrement fragiles. La majorité de nos concitoyens ne vit certainement pas les choses de cette façon, les milieux qui résistent le mieux étant sans doute ceux qui sont portés par une tradition culturelle forte, religieuse, culturelle, ou un engagement politique. Ils ont alors la force de transmettre et trouvent autour d'eux les appuis nécessaires.
Mais il convient de ne pas sous-estimer des difficultés dont rien ne prouve que nous en serons indéfiniment préservés, d'autant qu'elles puisent leurs racines dans l'air du temps.
L'acquisition des savoirs exige désormais une innovation permanente et des compétences de plus en plus complexes. L'acte éducatif lui-même change de nature : il est davantage orienté sur les procédures cognitives que sur les contenus proprement dits.
Une socialisation réussie ne passe plus obligatoirement, comme autrefois, par l'inscription de l'adolescent dans des rapports d'autorité efficients, mais principalement par des groupes vecteurs de reconnaissance et pourvoyeurs d'identité.
Le groupe des pairs (p,a,i,r,s) devient le lieu de référence au sein duquel on négocie en permanence sa position ; le mimétisme et la séduction tiennent lieu de norme, et le contrôle des comportements s'effectue non plus par la sanction mais par l'exclusion.
Ces changements sont de nature à diminuer une influence parentale qui a depuis longtemps perdu son monopole. En amont de l'école, les contraintes professionnelles amènent, en effet, les parents à recourir de plus en plus tôt à des auxiliaires salariés ou à des organismes à vocation sociale.

Place du Droit

Le Droit peut-il intervenir dans ce bouleversement des modèles de socialisation ? On pourrait imaginer qu'il contribue dans une certaine mesure à lutter contre le glissement des repères symboliques, à reconstituer du sens, à encadrer les interactions, à assigner une relative prévisibilité aux comportements en stabilisant les attentes et en aménageant de nouvelles formes de contrôle social.
Tel n'est pas le cas pour l'instant. Les textes du code civil relatifs à l'autorité parentale, envisagent celle-ci du seul point de vue du droit privé : aucune allusion n'est faite à la nécessité de préparer l'enfant à habiter avec d'autres un monde commun.
On se borne à indiquer que l'enfant, à tout âge doit honneur et respect à ses parents, qu'il reste sous leur autorité jusqu'à sa majorité ou son émancipation. L'autorité appartient aux père et mère pour le protéger dans sa sécurité, sa santé et a moralité, ils ont à son égard droit et devoir de garde, de surveillance et d'éducation.
Comme on le voit, il s'agit de textes lapidaires dans lesquels seules les relations entre les membres, de la famille sont ébauchées ; la possibilité d'une intervention de la sphère publique dans la sphère privée n'est envisagée que secondairement, à propos de l'assistance éducative en cas de danger ou dans les hypothèses de séparation des parent.
Aujourd'hui le climat a profondément changé : la détérioration du lien social démontre l'importance de la fonction de socialisation primaire incombant aux parents. On admet que l'exercice de l'autorité parentale intéresse la collectivité nationale et par conséquent que l'Etat, sans intervenir dans sa quotidienneté, doit en garantir l'existence, la cohérence, et dans la mesure du possible, la continuité.
Après avoir envisagé dans un premier temps, une pénalisation accrue des défaillances parentales, notamment en matière de délinquance juvénile, le gouvernement s'est engagé dans une politique plus adaptée de soutien de la parentalité : il en a confié la mise en oeuvre à une délégation interministérielle à la famille et y a affecté quelques crédits.
Cependant, sur le plan juridique proprement dit, les propositions de réforme, orientées sur le rajeunissement du droit de la filiation et sur le maintien de la coparentalité après séparation du couple, restent muettes sur le contenu et les orientations de l’autorité parentale.
Ce manque évident de volonté politique prend sa source dans un déficit de la réflexion collective et l'impossibilité de dégager un consensus, notamment sur les aspects spécifiques de la paternité ; comment pourrait-il en être autrement dans une société où règne ce que le philosophe Marcel Gauchet appelle un individualisme de déliaison, rebelle à tout embrigadement, chacun préférant choisir à chaque instant la nature et les limites de ses engagements, et où la pluralisation, la diversification des formes familiales engendrent des revendications touchant à la reconnaissance de situations inédites comme la pluri-paternité ou la parenté homosexuelle, dont les conséquences à long terme sont extrêmement difficiles à appréhender ?
La cellule familiale s'organise désormais non plus en vue de sa survie mais du bonheur de ses membres.
Les parents ne disposent plus de modèles incontestés, d’expériences pertinentes, de repères sûrs pour préparer leurs enfants à entrer dans un monde qui change constamment.
Les pouvoirs publics hésitent devant des choix qui ne relèvent pas vraiment de constats scientifiques, mais de préférences idéologiques ou de convictions religieuses.
D'une façon générale, il est rare que le Droit précède les mœurs. On ne peut donc guère attendre de lui qu'il anticipe des solutions qui ne s'imposent pas clairement à la conscience publique. Tout au plus peut-il, le moment venu, leur apporter une légitimité et une ampleur en transformant le normal en légal et en lui conférant un certain caractère obligatoire.

Évolution contemporaine de la notion d'autorité

Pour faire avancer les choses, il ne paraît pas inutile de réfléchir quelques instants à l'évolution contemporaine de la notion d'autorité.
Dans sa version classique, définie par Durkheim à l'orée du siècle, l'autorité est liée à un ordre hiérarchique légitime ; elle exerce une violence limitée par l'existence de la règle. C'est un pouvoir, mais institué, stabilisé au coeur d'un faisceau d'attentes et non point discrétionnaire ; la contrainte imposée aux individus est tout à la fois externe et interne. La règle ne peut en effet être assimilée que si elle s'accompagne d'une intériorisation de la contrainte dont la conséquence est le sentiment de culpabilité.
Cette conception suppose un ordre normatif complet et cohérent.
Or l'évolution rapide de la société, l'accélération des mutations technologiques font de plus en plus dépendre la mise en œuvre complète de l'autorité de situations contingentes imprévisibles qui en rendent l'application et le contrôle difficiles.
On ne peut donc plus assimiler l'apprentissage de la socialisation à l'intériorisation d'une loi répondant à l'avance à tous les cas de figure.
Dès 1923, Piaget observait qu'on ne peut, même chez les enfants, réduire à une contrainte la formation du lien social et l'apparition de la conscience personnelle ; celles-ci relèvent beaucoup plus d'une morale fondée sur l'apprentissage réciproque.
En un mot, l'ordre social ne peut se stabiliser sans une réflexion active des sujets en situation. Les règles se créent, se transforment et disparaissent au cours d'un processus de régulation qui suppose une autorité divisée en deux instances, l'une qui prescrit et contrôle, l'autre qui exécute et interprète ; les règles effectivement observées sont le résultat de la rencontre, du dialogue, voire de l'affrontement de ces deux sources hétérogènes, appelées par certains théoriciens, comme Jean De Munck, régulation de contrôle et régulation autonome ou de terrain.
Transposées dans le domaine de l'autorité parentale, ces données s'avèrent tout à fait intéressantes dans une perspective de responsabilisation des parents et de respect de leurs prérogatives.
Elles situent en effet l'Etat et ses agents au sens large, non pas comme détenteurs d'un savoir plus ou moins scientifique sur le bon exercice de la parentalité, ce qui leur conférerait un monopole d'évaluation à ce sujet, mais comme incitateurs, coordinateurs et garants du respect des valeurs fondamentales dans la cellule familiale.
Dans un tel schéma, les parents chargés dans le quotidien de la régulation du comportement de leurs enfants, mettent en commun leurs interrogations et leurs réponses, cherchant ainsi en permanence et avec leurs moyens propres à s'ajuster à la conjoncture.
Parallèlement, les autorités de contrôle intègrent dans leur réflexion avant de définir une politique sociale l'irréductible part d'autonomie des acteurs en situation de responsabilité, ceux-ci tenant compte, pour leur part, de l'existence d'un légitime contrôle de leur activité de la part de la communauté.
Tout cela suppose, bien entendu, un énorme travail de réflexion et un changement radical dans la manière de concevoir et de vivre les rapports d'autorité.
C'est dans cette perspective porteuse d'espoir mais non dénuée de périls qu'il convient d'accueillir la constitution de réseaux de parents préconisée par Madame Ségolène Royal.
Depuis un an déjà, on voit fleurir un peu partout des groupes de paroles de parents répondant théoriquement aux préoccupations ci-dessus exposées.
Naturellement, il ne suffit pas de réunir périodiquement de tels groupes pour voir apparaître des résultats mirobolants ; d'autant plus que leur mise en place n'est nullement à l'abri de multiples dérives et manipulations.
Des précautions doivent être prises pour garantir dans leur composition un équilibre des deux sexes, voire une participation pluri-générationnelle. Il convient aussi de se prémunir par un engagement de départ contre un absentéisme ou des défections trop nombreuses ; enfin l'animation, qu'elle soit salariée ou bénévole, requiert une compétence particulière dans la conduite des groupes restreints, et ne peut, en raison de l'équilibre délicat à tenir entre une nécessaire non-directivité et l'indispensable fermeté sur les objectifs, souffrir la médiocrité.
Il s'agit avant tout de permettre aux parents de résoudre par eux-mêmes leurs problèmes. La chose est d'autant plus malaisée que les conditions de la vie moderne, en rendant inéluctable une co-éducation qui commence avec la crèche ou la nourrice avant de se poursuivre avec l'école, encouragent le rejet des responsabilités sur l'extérieur.
A l'inverse, on peut se demander comment l'ensemble de ces intervenants, salariés ou non, se situent à l'égard des responsabilités des parents ; comment se met-on d'accord pour qualifier les personnes, les événements, les situations ?
Du côté des parents, l'épreuve du choix est une double opération cognitive et évaluation portant à la fois sur la réalité telle qu'ils la perçoivent et sur ce qu'elle devrait être eu égard aux exigences normatives auxquelles ils se réfèrent.
Celles-ci ont généralement pour raison d'être l'existence d'un principe supérieur lié à l'appartenance des parents à une « cité », c'est-à-dire un univers de référence, qu'il soit domestique, civique, économique, ethnique, culturel ou religieux. Plus simplement, le choix sera envisagé du point de vue du mari ou de la femme, du salarié ou du chômeur, du français de souche ou de l'étranger, du chrétien ou du musulman etc.
La difficulté provient de la pluralité des cités, et donc de l'éclatement des principes de justification qui oblige à opérer un travail de sélection de la cité pertinente à l'égard du problème posé ; ce dernier est lui-même biaisé par l'existence ou l'absence de dispositifs institutionnels, d'outils, de procédures qui sont autant d'agencements déjà là et donc difficiles à éluder, relevant eux aussi d'inspirations hétérogènes.
Inutile de souligner la complexité de ces mécanismes décisionnels, et pourtant la nécessité pour l'Etat d'en avoir une connaissance minimale.
C'est en tout cas à partir de telles données que pourraient être progressivement redéfinies les responsabilités concrètes des parents dans le monde moderne et plus particulièrement celles qui relèveraient spécifiquement du père.
C'est seulement alors que des améliorations législatives pourront préciser et consacrer ce contenu de l'autorité parentale qui fait cruellement défaut dans les projets actuels de réforme du droit de la famille.